REPORTAGE. La lutte quotidienne des Cubains face à la crise économique.
Pénuries, inflation incontrôlée, baisse du tourisme, coupures de courant, exode historique… Face à un embargo américain de plus en plus étouffant et aux conséquences de la pandémie dont l’île ne s’est jamais remise, Cuba et ses presque 10 millions d’habitants vivent la pire crise sociale depuis la chute de l’URSS en 1991.
Construit au XVI siècle, le centre historique de La Havane se délabre peu à peu, l’État n’ayant pas les moyens d’engager la restauration nécessaire.
Un ventilateur vieillissant, quelques outils déformés, une table et un étau si rouillé qu’il est impossible d’en déterminer la couleur d’origine. Au fond de l’atelier de métallurgie, un vieux matelas où Oscar, 60 ans, dort du lundi au vendredi. « J’ai une maison avec mon épouse en banlieue de La Havane mais le bus coûte 1 000 pesos (3,20 €) aller-retour. Je n’ai pas les moyens de faire le trajet quotidiennement. Alors je reste ici la semaine. » Cela fait 15 ans que l’homme aux mains rongées par le travail répare les fenêtres et les portes du quartier populaire de La Habana Vieja. Actuellement, avec la crise qui sévit sur l’île, il peine à gagner une centaine de dollars par mois. D’ailleurs, les Cubains n’emploient plus les mots « travailler » ou « vivre » mais leur préfèrent « luchar » : lutter.
Une « lutte quotidienne » qui commence tôt le matin. À partir de 6 h, des centaines de Cubains se regroupent devant leur banque pour tenter de retirer quelques billets. À cause de la lenteur du débit internet et des plafonds imposés par l’État, chaque retrait peut prendre 5 à 6 minutes, parfois beaucoup plus. « Ce matin, j’ai attendu sept heures et j’ai essayé de retirer 800 pesos (2,60 €), raconte Oscar. Mais je n’y suis pas arrivé. Aujourd’hui, il va falloir que je mange avec ce billet de 100 pesos (0,33 €). »
« Le plus fatigant, c’est l’inquiétude et l’incertitude »
Depuis la mise en œuvre d’une réforme monétaire ratée et l’ouverture de certains secteurs à des acteurs privés en 2021, le peso cubain a perdu 1 000 % de sa valeur, avec l’émergence d’un marché parallèle qui favorise une inflation galopante (190 % entre 2018 et 2023, atteignant même 470 % pour les denrées alimentaires). Des épiceries affichent désormais leur prix uniquement en dollars : 6 la boîte de thon à l’huile, 10 les trente couches.
« On ne s’en sort pas »
« Le plus fatigant, c’est l’inquiétude et l’incertitude, témoigne Iluminada, femme de ménage de 48 ans. Ses yeux sont humides, mais elle se retient. J’ai peur à chaque fois que je vais à la boulangerie ou à l’épicerie : quels vont être les prix ? Mon fils de 15 ans va-t-il pouvoir faire deux repas aujourd’hui ? C’est simple, si on n’a pas de famille à l’étranger qui envoie de l’argent, on ne s’en sort pas. » Son ex-mari vit bien aux États-Unis depuis 4 ans. « Mais il a refait sa vie et ne nous a jamais envoyé un dollar ». Avec son maigre salaire, elle doit aussi entretenir son père, fonctionnaire à la retraite. « Il touche à peine 1 050 pesos (3,50 €) par mois. Après une vie de travail pour la patrie. C’est normal ça ? »
Plus de 60 ans d’embargo américain
« On peut parler d’un effondrement économique », explique Margot François, doctorante en géopolitique à l’université Paris 8. Pourtant, à la fin des années 2010, l’île avait connu une bouffée d’oxygène durant les mandats de Barack Obama aux États-Unis avec une forte présence des touristes et un réchauffement des relations diplomatiques . « Mais l’arrivée de Trump au pouvoir en 2016 avec l’instauration de nouvelles sanctions inédites et la pandémie de Covid a provoqué la crise sociale actuelle. Elle est multifactorielle : l’économie cubaine est freinée par la bureaucratie d’un État lourdement centralisé. Et d’un autre côté, la crise est liée à plus de 60 ans d’embargo. Rappelons que l’économie cubaine dépend des importations (70 %). »
Le Covid plombe le tourisme
Depuis 2020, la richesse par habitant a été divisée par trois. Période durant laquelle les trois piliers de l’économie se sont effondrés. Cuba n’arrive plus à envoyer ses médecins, infirmiers et médicaments à l’étranger : l’exportation de ces services médicaux (4,4 milliards de dollars en 2021), première source de revenus, a souffert de la remise en cause d’un de ses principaux débouchés au Brésil et de la crise au Venezuela. Les transferts de fonds de la diaspora cubaine (« remesas ») ont fortement chuté à cause des sanctions américaines passant de 3,7 milliards de dollars en 2019 à 1 milliard de dollars en 2021. Et le tourisme, troisième source de devises de l’île, n’a pas retrouvé son niveau pré-pandémie (4,3 millions de touristes en 2019 contre à peine 2 en 2024).
« Des coupures de courant tous les jours »
« Pendant le Covid, on se disait que ça irait mieux avec le retour des touristes », raconte Eusobio qui « bricole » pour « survivre ». Affalé chez son coiffeur, il crie son mécontentement et n’a que faire des recommandations de sa copine. « Qu’ils me mettent en prison ! Je dis juste la vérité. Ils ont raison de pas venir en ce moment, les touristes. C’est sale, c’est cher, il y a des coupures de courant tous les jours. Ils ont besoin de clim, les Canadiens, ils ne sont pas habitués à la chaleur ».
Le réseau électrique cubain est alimenté par huit centrales thermiques presque toutes inaugurées dans les années 1980, par plusieurs génératrices flottantes louées à une entreprise turque et par des générateurs qui fonctionnent principalement au diesel, que Cuba a de grandes difficultés à importer. « Avant, on parlait de coupures de quelques heures, se plaint Ramon Perez, instituteur dont la famille vit en province. Mais chez mes parents maintenant, ça peut durer 15, 20 heures. Plusieurs fois par semaine, sans être prévenus. »
Un exode historique
Autre conséquence de la crise, le creusement des inégalités entre Cubains et donc la fragilisation l’unité nationale. « À l’époque de la crise qui avait suivi l’effondrement de l’URSS en 1991, reprend Margot François, il y avait une sorte de discours collectif : on est tous pauvres mais on est tous dans le même bateau, on va s’en sortir ensemble. Pas cette fois-ci car des inégalités se sont creusées entre les fonctionnaires de l’État qui gagnent très peu et ceux qui ont bénéficié de la libéralisation de l’économie et travaillent pour des entreprises privées. »
Cet effondrement économique a poussé les forces vives du pays à l’exode : depuis 2022, environ 1,5 million de Cubains ont fui vers les États-Unis, l’Espagne ou l’Amérique Centrale. Ainsi, la population du pays est tombée sous la barre des 10 millions d’habitants, une première depuis 1980.
https://www.ouest-france.fr/monde/cuba/ ... b46f41b8ae
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