« On ne sait pas s’il y aura encore un seul humain vivant en 2050 ! » : l’alerte d’Yves Cochet
L’ancien ministre de l’Environnement, installé dans la campagne rennaise, vient de publier « Précisions sur la fin du monde ». Il y explique pourquoi l’effondrement du monde tel que nous le connaissons est selon lui imminent et certain. Pour « Bretons », il explique cette alerte.
Bretons : Bretons vous avait rencontré en 2019, et vous affirmiez alors que le monde allait s’effondrer en 2025. Où en est-on aujourd’hui, est-ce que tout se passe comme vous l’aviez prévu ?
Yves Cochet : Pour les dates, je disais 2025, j’aurais pu dire 2030 parce que je ne suis pas à cinq ans près. Je ne suis pas madame Irma ou Nostradamus, mais ma conviction entière, c’est que ça va exister et que c’est proche, cet effondrement systémique mondial.
Depuis 2019, on en voit les signes à travers tous les épisodes du dérèglement climatique, dont on a des preuves pratiquement tous les jours, entre les sécheresses, les inondations, la destruction de la biodiversité… Au moment de l’accord de Paris en 2015, on disait : il ne faut pas dépasser 1,5 degré supplémentaire de température moyenne sur la Terre. Eh bien, ce 1,5 degré a été dépassé en 2023. C’est une assez forte déviation par rapport aux projections du Giec. Depuis deux ans, ça s’accélère.
Après Devant l’effondrement en 2019, pourquoi avez-vous eu envie de reprendre la parole sur ce sujet dans Précisions sur la fin du monde ?
Mais parce qu’à mon avis, la collapsologie est le sujet le plus important du monde. Il y a maintenant des labos universitaires qui appellent ça “Études des risques existentiels”. Ça veut bien dire que l’humanité est en péril. Il y a un point d’interrogation pour savoir s’il y aura encore un humain vivant en 2050 ! Alors si ça, ce n’est pas un sujet important…
Vous dites que cet effondrement est “imminent”, que les années 2020 seront celles de la fin du monde tel qu’on le connaissait et que la décennie 2030 sera celle de notre lutte pour la survie. À quoi ressembleront ces années ?
Pour simplifier, un pays est effondré lorsque, pendant une année continue, le gouvernement est incapable de lever les impôts, de faire respecter les lois et de contrôler les armes. Certains pays le sont déjà, mais là, il s’agira d’un effondrement mondial. Les besoins de base, c’est-à-dire la nourriture, l’eau, l’éducation, la sécurité, ne seront plus fournis par des services qui sont encadrés par la loi, mais par une espèce de barbarie plus ou moins échangiste.
L’effondrement peut advenir par une pandémie très violente, une crise des dettes, ou encore un accident d’ordre écologique. Et il y aura une cause principale, selon moi, qui est la baisse de l’énergie nette par habitant. Au XIXe siècle, vous investissiez un baril de pétrole et vous en aviez 50. Ce taux est maintenant à 11 ou 12 barils pour 1, et continue à diminuer. Quand on sera à 8 ou 6 pour 1, c’est-à-dire en 2035, on ne pourra plus vivre comme maintenant. Les trotskistes disent que ce qui va abattre le capitalisme, c’est la lutte des classes. Je dis que non, c’est la géologie !
Vous soutenez également que cet effondrement est certain, que l’on a passé un point de bascule et qu’il est trop tard. Sur quoi vous appuyez-vous pour dire cela ?
En 2009, le Stockholm Resilience Institute a listé neuf limites planétaires : le taux de CO2, l’alimentation disponible, le cycle du phosphore, du carbone, de l’azote, de l’eau… On s’aperçoit maintenant que six de ces limites sont déjà dépassées. Ce qui est intéressant dans les rapports du Giec, c’est qu’ils disent : bon, il y a cinq ans, on s’est un peu trompé, c’est beaucoup plus grave que ça. Alors donc, tous ces rapports, ces articles me disent que c’est certain, en effet. C’est certain. Je ne vois pas comment on peut éviter le pire.
Dès les années 1970, des scientifiques utilisaient le terme d’“effondrement”. Comment expliquez-vous l’immobilisme des cinquante années suivantes ?
Il y a une raison d’ordre religieux. 99 % des décideurs ont une croyance fondamentale dans une Sainte Trinité, qui est qu’on va résoudre les problèmes avec plus de technologie, plus de marché et plus de croissance. Ils y croient sincèrement. Je l’ai vu en faisant vingt-cinq ans de politique. Ils pensent que ça va marcher. Parce que ça a marché, pendant deux siècles, au moins pour les privilégiés qui étaient en Europe ou aux États-Unis. Ça a marché parce qu’on a esclavagisé une bonne partie de l’humanité, on a souillé, dépouillé et spolié toute la planète avec notre impérialisme. Regardez comment on jouit ! On a des bagnoles, des réfrigérateurs, des écrans plats, des smartphones. C’est formidable ! Or, c’est le contraire : plus on va faire de technologie, de marché ou de croissance, et plus vite on va vers le pire.
Certaines personnes ne croient pas à ce que vous annoncez. Quand on tape votre nom dans Google, la première recherche suggérée est “Yves Cochet fou”. Que répondez-vous aux personnes qui voient en vous “un psychopathe qui se vautre dans la noirceur et le désespoir”, comme vous l’écrivez dans votre livre ?
J’interprète les constats des scientifiques et j’essaie de le faire le plus statistiquement, froidement, rationnellement possible, en ne cédant pas à une panique. Certains prient, chacun a son radeau de la Méduse, et moi c’est la rationalité scientifique – j’ai été mathématicien au campus de Beaulieu, à Rennes, pendant vingt-cinq ans. Aujourd’hui, je n’ai plus rien à perdre ni à gagner, puisque je suis retiré de la politique et de l’université. Peut-être qu’il y a vingt, trente ans, je n’aurais pas écrit ces livres. Parce que la situation était moins grave, et parce que j’aurais eu une certaine retenue.
Le terme de “croyance” revient beaucoup dans votre livre. Tout se passe comme si nous savions, mais que nous refusions de croire à l’effondrement…
Une des raisons de ce déni est cognitive. L’espèce Homo sapiens a été habituée à résister à trois difficultés, qui sont la peur, la faim et la libido. Parce qu’on dit : les écolos, vous aimez la nature, les petits papillons ! (Rires) Non non, c’est très dangereux de vivre dans la nature et vous ne survivez pas longtemps, surtout nous qui sommes des urbains – enfin moi, je suis un peu plouc campagnard ici. Une quatrième prégnance fondamentale de l’humanité s’est rajoutée depuis le néolithique, c’est la capacité de s’autodétruire. Mais on ne sait pas comment faire pour ne pas s’autodétruire. On ne peut même pas le concevoir. Parce qu’on n’a pas eu d’évolution suffisante pour pouvoir le maîtriser. Poutine, Xi Jinping, Trump sont eux-mêmes assez impuissants devant cette mondialisation productiviste, libérale et polluante. Je pense que, maintenant, le monde tel qu’il fonctionne réellement, dans son absurdité, est une espèce d’automate fou qui marche tout seul. Essayez par exemple de dire : c’est fini, dès demain on arrête l’extraction du charbon, du gaz et du pétrole…, ça ne marchera pas. Ça va s’effondrer, parce qu’on ne peut pas arrêter les choses.
Que peut-on faire alors ? Vous dites qu’on peut uniquement minimiser le nombre de morts…
J’essaie de bâtir une éthique négative. La plupart des idéologies sont positives. C’est Yann Arthus-Bertrand : “On va y arriver en se donnant tous la main”. Ou c’est : “Votez pour moi, je vais faire votre bien”. Maintenant, le mot à la mode, c’est la transition. On parle de crise écologique comme si c’était une rage de dent qu’on allait soigner avec des médicaments. Moi, je propose une éthique plus modeste, qui consiste à réduire le nombre de morts, réparer les blessures et reconstruire les ruines. On dit : “C’est pas très enthousiasmant…” Moi, je dis simplement qu’il faut éviter le pire.
La décroissance, c’est la politique fondamentale qu’il faudrait pour appliquer cela. Les gens disent que le mot fait peur. Oui, mais de toute façon, on y arrive à la décroissance ! (Rires) On pourrait par exemple mettre en place des quotas, dire : vous avez droit à 100 litres d’essence tous les quinze jours. C’est le revenu d’existence, mais en nature.
Et selon moi, il faut faire des biorégions (des communautés humaines de petite taille, ndlr). L’avenir est dans le local. En 2036, il n’y aura plus d’Union européenne, et plus forcément d’Internet, donc ce ne sont pas vos amies Facebook chinoises ou québécoises qui vont vous aider à survivre ! Ce sont vos voisins. Quand l’effondrement va s’accentuer, ce sera… s’entraider ou s’entre-tuer. Moi, j’ai des relations avec mon voisin paysan qui vote Rassemblement national ! Il m’a prêté une fendeuse à bois, elle est magnifique. Il ne faut surtout pas avoir un réflexe survivaliste, avec une Winchester, en disant : attention, c’est mon bunker, le premier qui arrive ici, je lui tire dessus. Ça ne marchera pas. Certains parlent de sobriété heureuse, on essaie de dire que “bon, on va se serrer la ceinture, mais on va rigoler”. Je ne suis pas sûr qu’on rigole beaucoup… mais en tout cas, il ne faut pas rester seul.
De votre côté, comment vous préparez-vous concrètement, depuis votre campagne bretonne ?
Si on a choisi ce terrain il y a dix-sept ans, c’est pour certaines qualités. On a un bois qui fait à peu près deux hectares. On peut faire de la permaculture. On a une mare, on récupère l’eau de pluie et on a un puits. L’eau, c’est vraiment la base de tout. Si vous habitez au dixième étage de la tour des Horizons, à Rennes, et que Veolia ne vous fournit plus l’eau… En ville, vous ne tenez pas longtemps. Donc il y aura un exode urbain.
Et puis on a des chevaux, pour quand il n’y aura plus d’essence. Si j’étais ministre des Transports, je dirais que l’avenir, ce n’est pas du tout les voitures électriques. Il faut des calèches, des fiacres, des diligences : des véhicules hippomobiles. D’ailleurs, vous connaissez la différence entre un cheval et un tracteur ? Quand le tracteur est cassé, vous ne pouvez pas le manger – c’est pour les gens qui ne sont pas trop végétariens. Moi, je suis végétarien, mais enfin quand même, quelquefois il faut survivre !
Précisions sur la fin du monde, Yves Cochet, Les Canards qui libèrent, 176 p., 17,50 €