Jean-Luc Mélenchon renoue avec sa stratégie populiste
Depuis plusieurs semaines, le leader de LFI multiplie les sorties contre « l’oligarchie », la presse et « les traîtres », visant notamment les socialistes. Au risque de s’isoler à gauche, analyse Sandrine Cassini, journaliste au « Monde ».
Sauf improbable coup de théâtre, lundi 8 septembre au soir, le premier ministre, François Bayrou, sera tombé. Dès le lendemain, La France insoumise (LFI) déposera une nouvelle procédure de destitution du président de la République. Si elle n’a aucune chance de passer, au regard de son impopularité auprès des parlementaires, elle sera le dernier avatar de la stratégie du populisme de gauche avec laquelle Jean-Luc Mélenchon a définitivement renoué.
De meetings en posts de blogs, alors que la crise politique s’enlise, le leader de LFI multiplie les sorties contre « l’oligarchie », la presse, « les traîtres » ou « la gôche », une expression méprisante qui désigne principalement le Parti socialiste (PS). « Qu’ils s’en aillent tous ! », a-t-il résumé, le 29 août à Paris, lors de son Moment politique (une habituelle allocution de deux heures devant les militants), reprenant le titre de son ouvrage de 2010 (Flammarion). L’ancien sénateur semble également attendre avec gourmandise le « 10 septembre », ce mouvement surgi des réseaux sociaux, qui appelle à mettre la France à l’arrêt et paraît se réjouir du « chaos » qui pourrait en découler.
Jamais avare en surenchère, l’ancien sénateur socialiste, a accusé, vendredi 5 septembre, dans un texte aux accents complotistes, tout le personnel politique – hormis le Rassemblement national (RN), dont il a fait pourtant son principal adversaire – de mener « une campagne catastrophiste sur les finances publiques » pour former « une grande coalition gouvernementale ». Soit un retour à la ligne du « eux » contre « nous ».
« Oscillations tactiques »
Activée après le quinquennat de François Hollande, quand la gauche était discréditée, cette stratégie, inspirée des travaux de la philosophe belge post-marxiste Chantal Mouffe et du philosophe argentin Ernesto Laclau, n’a jamais vraiment disparu, mais connaît des « oscillations tactiques ». « L’idée du populisme de gauche est de construire une frontière antagonique entre un peuple, considéré comme vertueux, et une élite corrompue », résume Vincent Dain, doctorant en sciences politiques à l’université de Rennes et spécialiste des gauches radicales. « Le maître est le peuple », a proclamé Jean-Luc Mélenchon le 29 août. Même si, nuance Adrien Broche, auteur de Portrait moderne de la gauche française (L’Aube, 200 pages, 20 euros), « le “eux” et “nous” ne sont pas très bien définis. Il s’agit d’une agrégation de colères aux causes assez éloignées qui s’oppose à une élite très large ».
Depuis une décennie, « discours frontaux » et retour aux coalitions avec les autres partis de gauche – comme en 2022 et 2024 – se succèdent à un rythme plus ou moins régulier. Le dernier virage en date et le retour à la stratégie populiste épouse un contexte jugé favorable : dans l’esprit du chef de file « insoumis », tous les ingrédients semblent réunis pour allumer l’étincelle, celle qui embrasera le feu révolutionnaire. A la crise politique, s’ajoute une potentielle mobilisation sociale. « Il y a quelque chose de 1788 dans ce que nous vivons. Les privilégiés refusaient de mettre la main à la poche. On a dit au peuple de se débrouiller. C’est ce qu’il fit par la Révolution », proclame-t-il le 29 août, espérant que ce contexte favorisera un départ anticipé d’Emmanuel Macron. Au fond, le tribun « n’a jamais vraiment cru dans la reparlementarisation de la vie politique » issue des législatives de l’été 2024, analyse Vincent Dain, qui rappelle « la lecture présidentialiste de LFI ».
Mais pour gagner le choc frontal avec Emmanuel Macron, il lui faut écarter ses principaux concurrents, au premier chef le PS. Pour ce faire, il tente une prise de « judo politique », un sport qui consiste à utiliser la force de l’adversaire pour le mettre à terre. Jean-Luc Mélenchon ne perd pas une occasion de mitrailler le parti à la rose, à mesure que celui-ci revient au centre du jeu politique. « Les “insoumis” veulent à nouveau fabriquer des “sociaux traîtres” pour se refaire. Est-ce que le PS va tomber dans le panneau ? », s’interroge le politiste Rémi Lefebvre. Mélenchon juge ainsi « consternant[e] » l’offre de services faite par le premier secrétaire du PS Olivier Faure à Emmanuel Macron, en se disant prêt à gouverner avec la gauche. Il oublie au passage qu’il avait lui-même soutenu, il y a à peine un an, la candidature de Lucie Castets à Matignon. La situation parlementaire était alors identique.
Signe de fébrilité
Au PS, on perçoit dans l’escalade de l’ancien socialiste un signe de fébrilité. « Mélenchon est en train de comprendre qu’il perd son leadership. Et que le docile PS qu’il avait mis à terre n’a pas peur de la dissolution, de se compter », veut croire le sénateur du Nord Patrick Kanner. Avec, cependant, un risque majeur pour les socialistes : en cas de nomination à Matignon, les sociaux-démocrates seraient contraints de négocier avec le « bloc central ». Au risque d’abîmer son image durement reconstruite depuis le mandat de François Hollande. Et de nourrir, de fait, les procès en « traîtrise » des caciques de LFI.
L’ex-« insoumise » Clémentine Autain partage le constat des socialistes : la virulence de Jean-Luc Mélenchon traduit sa crainte de perdre le leadership à gauche. « Il est contraint par la place que nous prenons. Il faut qu’il légitime sa candidature à la présidentielle. »
Car là est son véritable objectif : l’Elysée. Contrairement au RN qui prône une dissolution et de nouvelles législatives anticipées, Jean-Luc Mélenchon considère que cela « ne mène nulle part », qu’il s’agit d’une manœuvre inutile. A tel point que LFI laisse entendre que, dans une telle hypothèse, il ne ferait pas alliance avec le PS, qui n’a pas censuré le budget de François Bayrou en début d’année. Quitte à perdre des élus. « Nous, à 17, on fait autant de bruit que vous à 100 », a-t-il lancé un jour à Olivier Faure.
Le PS, lui, veut se rassurer et jure qu’il peut se passer de cet ex-allié. « Si l’on fait un accord PS, écologistes, communistes et Place publique [la formation de Raphaël Glucksmann], nous pouvons gagner des sièges. Par contre, LFI aurait beaucoup de soucis », assure l’ancien député socialiste des Bouches-du-Rhône Patrick Mennucci. Encore faudrait-il que cette alliance anti-LFI émerge. Mais, derrière les airs bravaches, même les plus anti-mélenchonnistes ne sont pas opposés à des alliances de circonstances dans les circonscriptions les plus menacées par le RN.
Avec cette stratégie du « bruit et de la fureur », le septuagénaire compte enfin passer le premier tour de la présidentielle, en emportant le vote utile à gauche. Cependant, « le pourrissement de la situation n’est pas favorable à la gauche, mais à l’extrême droite », prévient Rémi Lefebvre. Faut-il y voir une forme de déni ? Jean-Luc Mélenchon, qui rêve depuis longtemps de ce duel, s’est livré devant ses militants à une drôle de rhétorique. « L’extrême droite, on l’a battue à chaque coup », a-t-il proclamé. Quant à Jordan Bardella, le président du RN, il « n’existe pas ». Probablement, comme son score aux élections européennes de 2024, quand l’eurodéputé avait attiré 31,3 % des voix, contre 9,9 % pour la liste « insoumise ».
Sandrine Cassini