"La Coupe du monde de football 2026, une aberration climatique.
-Stéphane Mandard
Journaliste au service Planète-
Le Mondial s’annonce comme le plus polluant de l’histoire, en multipliant le nombre de matchs et les distances à parcourir d’un stade à l’autre. La FIFA assume cette attitude irresponsable dont les footballeurs et le sport risquent de pâtir.
En 2022, avant la Coupe du monde au Qatar qu’il vantait comme la première édition « neutre en carbone », le président de la Fédération internationale de football (FIFA) Gianni Infantino, invitait dans une vidéo « tous ceux qui aiment le football et se préoccupent de l’environnement » à « brandir le carton vert de la FIFA pour la planète ». Quatre ans plus tard, le tout-puissant patron du foot mondial a laissé son « carton vert » dans sa poche. Epinglée en 2023 par la Commission suisse pour la loyauté, la FIFA a été sommée de « renoncer à l’avenir aux allégations de Coupe du monde neutre pour le climat ». Trois pays (Etats-Unis, Canada et Mexique), 16 stades, 48 équipes, 104 matchs : le Mondial 2026 s’annonce comme le plus polluant de l’histoire.
Plusieurs organisations indépendantes ont cherché à évaluer le bilan carbone de cette édition au format XXL. Elles arrivent toutes à la même conclusion : il sera désastreux. Selon les estimations « conservatrices » du groupe de chercheurs Scientists for Global Responsibility, elle devrait générer au moins 9 millions de tonnes équivalent CO2. Une aberration climatique. Soit, en cinq semaines et demie de compétition, autant que les émissions annuelles de gaz à effet de serre d’un pays comme Chypre et ses 980 000 habitants. C’est deux fois plus que la déjà très polluante Coupe du monde au Qatar, et quatre fois plus que les Jeux olympiques de Paris 2024.
En cause, l’explosion du nombre des vols en avion des supporteurs induite par le gigantisme de l’événement. Pour la première fois, la FIFA a en effet décidé d’organiser son tournoi dans trois pays (et 16 villes, contre 10 pour le Mondial en France en 1998) avec des distances de plusieurs milliers de kilomètres entre les stades, de Vancouver à Miami ou de Guadalajara à Toronto. Autre nouveauté : le format de la compétition, qui passe de 32 à 48 équipes, et avec un tour supplémentaire (seizièmes de finale).
Recours accru à l’avion
Résultat, un tournoi allongé de onze jours, une inflation du nombre de matchs (40 de plus que les éditions précédentes) et de spectateurs : avec près de 7 millions de billets mis en vente, la FIFA s’attend à pulvériser son record de 3,5 millions de billets vendus au Mondial 1994, déjà aux Etats-Unis. Ce « gigantisme » assumé par Gianni Infantino va entraîner un recours accru à l’avion, le mode de transport le plus émetteur, pour les déplacements des équipes et de leur staff, des médias mais, surtout, des millions de supporteurs. La BBC s’est amusée à calculer le nombre de kilomètres que devront parcourir les supporteurs britanniques, si leur équipe se hisse en finale après avoir terminé première de son groupe : 23 654 kilomètres, soit plus d’un demi-tour du monde.
Selon les estimations du Scientists for Global Responsibility, corroborées par la plateforme Greenly, spécialiste du bilan carbone, la part des transports aériens devrait représenter 86 % de l’empreinte carbone de la compétition (7,7 millions de tonnes de CO2), soit quatre fois plus que la moyenne des quatre dernières éditions. C’est également plus du double du bilan carbone annoncé par les organisateurs (3,6 millions de tonnes de CO2) : réalisée en 2018 au moment de la candidature, cette estimation reposait sur un format à 80 matchs, et non à 104. Elle n’a jamais été réactualisée.
Avec le Mondial 2026, la FIFA ouvre une nouvelle ère de la démesure. L’édition 2030 sera également organisée dans trois pays (Maroc, Espagne et Portugal). Cerise sur le gâteau : pour célébrer le centenaire de la compétition dont la première édition avait été accueillie par l’Uruguay, trois matchs seront disputés en Amérique du Sud, dans la capitale uruguayenne, Montevideo, mais aussi en Argentine et au Paraguay. En 1930, seules 13 équipes participaient au tournoi (disputé en 18 matchs) et les sélections européennes prenaient deux semaines pour traverser l’Atlantique en bateau.
Illustration de cette fuite en avant, la FIFA a confié les rênes du tournoi planétaire à l’Arabie saoudite pour l’édition 2034. Et Aramco, le géant pétrolier saoudien, est devenu en 2024 le plus gros sponsor de l’histoire de la fédération avec un contrat estimé à 11 milliards d’euros jusqu’à la Coupe du monde 2034.
Lors de l’officialisation du partenariat – qui débute avec la Coupe du monde 2026 –, le président d’Aramco, Amin Nasser, a exprimé sa « fierté d’entamer un merveilleux voyage avec la FIFA pour le développement du football ». Un « merveilleux voyage » qui percute les engagements pris par Gianni Infantino lors de la COP26 en 2021. Le patron du football mondial avait alors annoncé une « stratégie pour le climat » visant à réduire de moitié les émissions de la FIFA d’ici à 2030 et à atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2040. Cette stratégie, assurait M. Infantino, permettrait à la fédération de « protéger ses compétitions contre les effets négatifs du changement climatique ».
Chaleurs dangereuses
Cinq ans plus tard, le changement climatique devrait perturber le Mondial 2026. L’ONU Climat alerte sur le « contexte de chaleur extrême » dans lequel va se dérouler le tournoi et sur ses impacts concernant le jeu (rythme plus lent, remplacements plus précoces), la santé des joueurs, des arbitres et des supporteurs. Selon une étude du réseau scientifique World Weather Attribution, un quart des matchs pourraient se disputer dans des « conditions de chaleurs dangereuses » qui combinent températures et niveau d’humidité élevés. Des conditions extrêmes qui pourraient aussi avoir un impact sur l’équité de la compétition. Selon les simulations de l’agence Bloomberg, toutes les sélections ne seront pas logées à la même enseigne en raison de la localisation géographique des stades où elles sont amenées à évoluer. Parmi les prétendantes au titre de champion du monde, l’équipe de France devrait être beaucoup plus exposée que l’Espagne à des fortes chaleurs pour les trois premiers matchs de la phase de groupe.